Broie à chanvre

Broie à chanvre

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Instrument manuel en bois (1,20 x 0,20 x 0,15 m) servant  à broyer ou briser la tige du chanvre - ou du lin.

Le chanvre lou canebe, cambe ou carbe - canabis sativa est une plante annuelle, dioïque : il présente des pieds mâles et des pieds femelles carbe mascle dans la proportion moyenne de deux pieds mâles pour trois pieds femelles. Les pieds mâles carbe fumèu présentent de grandes grappes de fleur à étamines à l'extrémité des tiges assez grêles. Les pieds femelles ont au contraire leurs fleurs à l'aisselle des feuilles, et la plante a un aspect plus touffu et plus ramassé.

Le chanvre craint la sécheresse et exige des terres fertiles et profondes. Aussi le cultivait-on autrefois, dans des terrains arrosables et bien fumés appelés « les chènevières ».

En Provence, il n'y a jamais eu de grandes cultures de chanvre, mais plutôt, et surtout en montagne, une culture familiale destinée à fournir à la maisonnée la filasse, matière première que les femmes filaient et faisaient tisser.

La toile obtenue avec la filasse de « sa » chènevière servait ensuite à la confection des vêtements de la famille et du linge de ménage. Le chanvre se semait chaque année après les froids, au printemps, à la volée.

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Chanvre industriel.

La chènevière ensemencée devait être surveillée et protégée des oiseaux qui sont très friands du chènevis, jusqu'à la levée du chanvre. Le chanvre pousse très vite et très dru. Il atteint plus de deux mètres de hauteur en quelques mois. Du semis à la maturité, on comptait trois mois et demi. Au moment de la floraison, lors de la sortie du pollen sur les pieds mâles, la chènevière exhalait une odeur très forte. Elle produisait une sorte d'ivresse pouvant aller jusqu'à provoquer des vertiges.

L'époque de la maturité diffère selon les plants mâles et les plants femelles. En Provence autrefois, la récolte se faisait en deux fois : on pratiquait le « triage ». On arrachait d'abord les pieds mâles aussitôt après la floraison, dès que les tiges blanchissent et que la cime jaunit, et on laissait sur pied le chanvre femelle jusqu'à complète maturation de ses graines, vers la fin septembre. L'arrachage des pieds mâles était le travail des femmes et des enfants.
Les pieds femelles étaient récoltés au jaunissement des tiges également, lorsque leurs graines inférieures étaient presque mûres. Par cette récolte échelonnée, on obtenait une filasse plus homogène et de meilleure qualité que si l'on n'avait fait qu'une seule récolte.

La qualité de la filasse dépendait d'abord des conditions de culture : le chanvre donne des fibres plus ou moins grossières, selon qu'il est semé plus ou moins épais et qu'il pousse plus ou moins dru. Si l'on voulait obtenir une filasse fine, il fallait semer dru. Si l'on ne voulait faire avec la filasse que des cordages, on semait clair : les tiges étaient alors plus grosses. La qualité variait aussi en fonction du moment de la récolte : la filasse la plus fine et la plus blanche est obtenue avec du chanvre récolté au moment de la floraison. La filasse provenant des chanvres mûrs est plus résistante. Si la récolte était trop précoce, on obtenait une fibre claire, peu résistante ; si, au contraire, la récolte était en retard de quelques jours, la fibre était rêche, épaisse et foncée, plus difficile à extraire.

À la récolte, on arrachait les tiges à la main en veillant à ne pas les casser ; travail très pénible à cause de la profondeur de la racine pivotante. On les liait ensuite en bottes. Après quelques jours de dessiccation sur place, on égrugeait le chanvre, en en faisant tomber les graines au moyen de l'égrugeoir.

Les bottes appelées « lei massoun » subissaient ensuite le rouissage dans un routoir. Le rouissage lou naiage a pour objet la destruction des substances gommeuses qui agglutinent les fibres mettant ainsi ces dernières à nu. Il y a destruction de l'épiderme et d'une partie du tissu cellulaire. Cette opération se fait sous l'action de l'humidité et de la fermentation produite. On agissait par immersion des tiges dans les « nais », fosses ou bassins peu profonds dans lesquels circulaient une eau courante et tempérée, assez tiède. Faute d'eau courante, le rouissage pouvait se faire dans une eau dormante, mais la qualité de la fibre était alors moins bonne. Moins le chanvre demeurait dans l'eau, meilleure était la filasse.
On devait mettre rouir le chanvre en bottes immédiatement après l'arrachage (au maximum deux ou trois jours après). Les bottes étaient coincées sous de grosses pierres qui les maintenaient immergées. La durée de rouissage variait de cinq à huit jours, en été, par temps chaud, à dix à quinze jours en automne. On reconnaissait que l'opération était terminée quand les feuilles se détachaient naturellement des tiges, qui commençaient à se fendre et à s'ouvrir, quand l'écorce s'enlevait facilement.
La transformation rapide des tiges était due à des bactéries qui attaquent et décomposent la gomme qui soude les fibres et le cœur inutile de la tige.

La durée du rouissage était importante, car elle influait sur la fibre, et donc sur la qualité du tissu à venir : trop courte, la filasse restait verte, et la chènevotte restait adhérente ; trop longue, le « bacilus amylobacter » attaque la cellulose de la filasse qui perd de la résistance. Les bottes tirées du routoir étaient mises à sécher au soleil pendant quatre ou cinq jours, avant d'être broyées et teillées. On faisait ainsi « haler le chanvre ». Mais, comme venaient ensuite les opérations de broyage et de teillage du chanvre, qui brisaient le bois des tiges et détachaient la fibre (quinze à vingt-cinq pour cent du poids des tiges seulement) de la chènevotte.

Les bottes étaient d'abord brisées grossièrement, pour rompre la chènevotte (partie ligneuse de la tige) et les préparer à être broyées. Ensuite, on broyait le chanvre, à la « broie » ou « maque », appareil très simple consistant en deux barres de bois parallèles entre lesquelles on en fait tomber une troisième montée sur charnière (autres noms de la maque : brego, bargo, brigoun, bregoundelo...)

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Tige de chanvre avec mise en évidence des fibres.

On plaçait une poignée de tiges sur les deux barres immobiles et on les battait en faisant pivoter la troisième. On triturait la poignée de chanvre en la tirant à soi ; cassait et broyait ainsi la partie ligneuse des tiges (appelée chènevotte), pour pouvoir dénuder les fibres. Avec la chènevotte, on fabriquait autrefois les allumettes soufrées. Chaque « massoun » broyé donnait un paquet de filasse qu'on pliait ou qu'on tressait pour qu'il ne s'emmêle pas. La filasse obtenue après le broyage était bien rugueuse, et il fallait lui faire subir des opérations destinées à assouplir les fibres pour leur donner cette douceur si nécessaire à la bonne qualité de la toile.

Après le broyage, qui brisait le bois du chanvre et en détachait la plus grande partie, le teillage se poursuivait par « l'espadage » (appelé aussi : échanvrage) au cours duquel la fibre était assouplie et débarrassée des fragments de chènevotte restés adhérents.

On « échanvrait » le chanvre avec « l'espade » (ou fer à espader ou échanvroir), espèce de coutelas ou de sabre de bois ou encore fer plat plié aux extrémités. (Échanvrer, consistait à frapper avec l'espade dans la fente d'un pieu posé verticalement, connu sous le nom de « picaire ».) On séparait ainsi les dernières chènevottes de la filasse du chanvre, et on affinait les fibres.

Le fer à « espader » lui, était fixé à un pilier de manière qu'il forme une sorte de coulant. L'affinage des fibres se pratiquait en frottant fortement la tresse dans ce coulant par un mouvement de va-et-vient. La dernière opération avant le filage était le sérançage ou peignage : qui consistait à frapper la filasse par poignées sur des plaques garnies de longues dents effilées, le peigne, tout en tirant à soi le chanvre pour le diviser en fibres de plus en plus fines, les paralléliser et les débarrasser des derniers restes ligneux. Le peignage permettait d'éliminer les fibres trop courtes pour être filées, les derniers débris ligneux et de séparer trois qualités de fibres selon leur qualité et leur longueur :
- le « premier brin », la partie la plus longue, la fibre de meilleure qualité ;
La toile la plus belle était la « telo de risto, telo de pié », dans laquelle chaîne et trame étaient en fil de « premier brin ». (Les meilleurs « peigneurs » étaient ceux qui savaient tirer du même chanvre, un maximum de premiers brins.) ;
- le « second brin », ce que les sérans retiennent, appelé « estoupo ou frachan », l'étoupe. Ce premier rebut de filasse du chanvre, resté dans les peignes, aux fibres courtes, était cependant repris, travaillé à nouveau et filé, on en faisait la trame de la toile ;
- le dernier déchet, l'étoupe la plus grossière était la bourre très courte, qu'on ramassait en boule et qu'on filait pour faire des étoffes grossières : le « bourras » (genre de toile à sac).
Ce déchet était appelé « lou còchis » dans la vallée du Verdon au XIXe siècle, « les chis » à Gap.

Au XIXe siècle, la fibre de chanvre était commercialisée à ce stade, prête à être filée : on la vendait par balles, composées de cent cinquante « manades » ou matasses de chanvre. Une « manado » ou poignée de chanvre se divisait en « quatre quenouillées. (La quenouillée était la quantité de filasse que l'on pouvait mettre dans la quenouille ; on l'appelait aussi « poupée » en français, et « blestoun, blèsto », en provençal.)

On trouvait également des paquets d'un poids déterminé appelés « lei pié » ou « lei coua » (queues), car c'était des bottes de filasse fine et longue liées par un bout, qui ressemblaient à des queues de cheval. On les divisait aussi en « blestoun ». Ensuite venait le travail du filage...

Extraits de : Dou carbe à la camie (du chanvre à la chemise). Thème présenté par le Centre Culturel Provençal de Draguigan dans le cadre de l'exposition « En ce temps-là le VAR », organisée par le Rode de Basso Provenço et le Musée des Arts et Traditions Populaires de Draguignan : 15, rue J. Roumanille - 83000 Draguignan

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Instrument manuel en bois (1,20 x 0,20 x 0,15 m) servant à broyer ou briser la tige du chanvre (ou du lin.)

Don à l'Écomusée de la vallée du Gapeau (novembre 2011).

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